Confinement : à quoi je sers ?

Depuis le début du confinement je me rends deux fois par semaine dans une association d’entraide réputée pour son sérieux, pour aider à la distribution alimentaire. Je le fais tout autant pour donner un coup de main, que pour trouver une utilité sociale au-delà du télé-travail auquel je m’attelle tant bien que mal avec mes classes. Parfois cela se passe au siège de l’association, où des familles, des personnes seules, jeunes, âgées viennent retirer des colis pour tenir une semaine, en attendant la prochaine distribution. Parfois nous allons livrer avec un camion des colis à des personnes isolées. Une dizaine dans l’après-midi. Nous traversons la ville de part en part, souvent dans les quartiers où les logements sont sociaux, où l’on jure contre l’ascenseur qui, une fois sur deux, ne fonctionne pas, obligeant à porter les colis par les escaliers. Une peine toutefois bien négligeable comparée à celle des personnes qui nous ouvrent. Seules au milieu du confinement. 

Un monsieur âgé décuple les barrières de sécurité en nous obligeant à travers sa porte à poser les courses au bout du couloir. Il glisse ensuite une enveloppe avec 20 euros, pour l’association. Une dame en situation de handicap nous accueille, elle sort encore moins qu’avant, nous explique t-elle. Un mètre, toujours un mètre, les gants, les masques. Concernant ces derniers, nous n’en avons pas autant que nous le souhaiterions, ceux envoyés par la Préfecture ne convainquent pas beaucoup. Ils ressemblent à des serpillières trop grandes, mais on fait avec.

A chaque fois nous échangeons quelques mots alors que nous déballons le sac principal sur la table à manger, bout de plastique qu’il ne nous faut pas gaspiller. Le moral, la santé, la météo, l’ami à qui l’on parle au bout du fil, les enfants qui ne sont pas dans la même ville. Au fil des semaines les quelques mots prennent une autre tournure, plus interrogative, plus profonde.

De plus en plus les serrures des questionnements s’ouvrent. Pendant que l’on vide les colis une femme se rassied sur son canapé, les yeux face au mur « Est ce qu’on est puni ? ». Plus loin, un homme compile les magazines Géo sur sa table à manger « je m’évade comme ça. Avant un ami venait me voir, mais là il est malade donc on évite. Qu’est ce qui va se passer après ? ». Dernière livraison de l’après-midi, une dame ouvre. Sur la petite table du salon des poissons rouges tournent en rond dans un bocal bien entretenu, elle nous demande avec un sourire poli : « J’en ai assez, en plus les personnes âgées comme moi on va devoir rester confinées plus longtemps apparemment. Je me demande de plus en plus à quoi je sers ? A quoi on sert d’ailleurs de manière générale ? ».

Les mots que l’on répond sont étroits face à la largeur des questions que nous trouvons dans chaque appartement où nous déposons de la nourriture. Ils sont ceux du réconfort, ceux qu’on utilise comme des bouts de bois auxquels on s’accroche sans savoir où le courant nous porte. Nous ne savons pas quoi faire de nos mots comme de nos mains face au désarroi que sème la situation. Nous ne nous touchons pas pour nous saluer, nous nous touchons avec des mots simples, des plis au coin des yeux au dessus des masques. 

Récemment il y a eu un impair. Lors de la dernière livraison. Une fois n’est pas coutume, un immeuble cossu du centre-ville. L’interphone ne fonctionne pas, nous n’avons pas le code et, au téléphone, la dame n’est pas capable de se souvenir de celui-ci. Elle nous ouvre et nous dit que l’on est cruel de l’avoir fait descendre. Nous comprenons vite pourquoi. Elle est très affaiblie du fait de son âge. Elle reste longuement dans le couloir, ouvre sa boîte au lettre et trouve un Paris Match. «  Au moins ceux-ci, ils ne m’ont pas oublié », puis se retourne vers nous et nous reproche d’avoir « encore laissé les vélos dans le couloir ». Nous devons lui ré-expliquer qui nous sommes et pourquoi nous venons.

Elle recouvre alors sa lucidité puis et nous amène au bout du couloir face à l’escalier. Elle se tourne vers nous : «  il va falloir que je m’avale ça maintenant », elle tend la main. Cas de conscience. Nous nous efforçons de respecter scrupuleusement les un mètre. Toujours. On désinfecte nos gants dans le camion. « Je n’y arriverai pas toute seule, il ne fallait pas me faire descendre ! ». On se regarde avec mon collègue de tournée, mais nous n’avons pas le temps d’échanger, elle a déjà mis sa main dans la mienne. Dès lors, il est trop tard pour un retour en arrière. Je lève un peu la mienne pour lui donner de la hauteur et de quoi s’appuyer pour la première marche. Puis les suivantes. Chaque pas est un supplice, nous faisons des pauses régulières. On reprend à chaque fois qu’elle recommence à nous interroger sur nos occupations ou sur le nombre de personnes dehors. Je sens bien que tenir une main est pour elle plus qu’un soutien pour monter. C’est surtout un appui moral qu’elle trouve dans ses paumes liées. Un réconfort qu’elle fait durer quelques pas alors que nous avons fini de monter les escaliers, et que nous entrons dans son appartement aux vieux meubles patinés et aux couvertures colorées. Nous déposons les sacs lourds. Elle nous en demande l’inventaire. Nous n’avons pas le cœur de ne pas prendre le temps de le lui faire. En fonction de ce qu’elle découvre, farine, céréales, sardines, chocolat, elle approuve ou réprouve le contenu. Elle nous demande ce qu’elle va faire avec le chocolat en poudre, on lui suggère du chocolat chaud, ce qui lui donne le sourire. Elle veut savoir s’il y a à boire, juste 6 briques de lait, lui indique t-on. « Non mais vraiment à boire, du coca par exemple, ou du pastis, tiens, j’ai bien le droit de temps en temps ! ». Nous sourions, avant de partir je lui demande de vérifier si elle n’a pas le code de la porte d’entrée de l’immeuble pour la prochaine fois, « mais si c’est 1929, mon fils a fait exprès, mais là il est dans le nord de la France, à Bordeaux ». Pourquoi 1929 ? demande l’autre bénévole. « Parce que c’est l’année où je suis né ». 90 ans, cette dame a 90 ans, elle est seule, malade, elle n’a vu que nous et une amie depuis le début du confinement d’après ses souvenirs fragiles. « Heureusement j’ai encore des provisions ».

Une fois en bas, je vérifie que le code qu’elle m’a donné fonctionne. La porte ne s’ouvre pas. Il faudra la rappeler, une fois au siège, pour essayer de démêler l’affaire et trouver quelqu’un qui lui rende visite régulièrement. Le temps de gravir 2 étages à 3 dans des escaliers on mesure parfois mieux ce qu’est la solitude qu’en d’autres occasion. Il y aura un besoin de consolation à rassasier après tout ça.

Des mains à tendre encore, tant elles sont déjà nombreuses à l’être partout dans le pays. 

C’est sûrement un des plus beaux versants de l’épisode sinistre que nous traversons, une solidarité renouvelée, diffuse et massive. 

Là où certains politiciens voyaient dans le confinement un moyen de surenchérir les lueurs désuètes de l’étoile de shérif dont ils se sont affublés à coup de couvre-feu, de drones, de pression sur la police pour intensifier les contrôles. Une grande part de la population répond à leurs névroses par des gestes solidaires. Un raz-de-marée d’empathie qui, espérons-le, emportera dans les tourbillons de l’oubli les mobiliers anti-sdf et arrêtés anti-mendicités encore debout dans l’Hexagone. 

Montrez-leur à ses tenants de l’individualisme et de la loi du marché ces supporters ultra organisant une cagnotte pour les personnels soignants, ces restaurateurs et commerçants proposant des cagettes solidaires. Montrez-leur ces bénévoles d’un club de foot livrant les personnes dans le besoin, ce sportif de haut niveau s’engageant pour le nettoyage d’un hôpital. Montrez-leur ces maraudes s’organisant sur les réseaux sociaux, passant par la confection de repas puis la livraison à des personnes à la rue, ces associations et collectifs s’organisant pour la répartition alimentaire là où l’État ne suit pas. Montrez-leur ces locataires faisant du bruit pour demander un moratoire sur les loyers, cette maison de quartier organisant la solidarité. 

Montrez-leur, qu’ils comprennent que certaines choses ne s’achètent pas et mieux, n’ont pas de prix.

Toutes ces initiatives, le succès qu’elles rencontrent, le nombre de demandes de bénévolat dans les associations montrent que quelque chose naît, que notre pays regorge de personnes volontaires, répondant à la question « à quoi je sers ? » par une volonté d’engagement, de solidarité avec celles et ceux les plus exposés. Sur la question alimentaire, la santé, le logement. 

Qu’adviendra-t-il de cette solidarité après ? Elle ne se dispersera pas d’un coup de claquement de doigts estival, il en restera évidemment quelque chose. A fortiori quand la situation socio-économique s’annonce délicate pour un grand nombre de personnes. Des chemins se clarifient, d’autres se créent.

Deux visions de l’après se font dès lors plus nettement jour. Celle des shérifs de pacotille dont la foi en l’humanité s’arrête au premier moyen de coercition venu, contre celle du commun et de l’entraide, qui gage de se faire confiance et de faire bloc face à l’événement. 

C’est cette perspective que nous ne devons pas laisser filer entre nos doigts, c’est celle là qui doit guider le jour, le mois, l’année, le siècle d’après. Ce sera la meilleure réponse à notre utilité individuelle, et mieux encore collective.

Gentrification

Cette semaine le baromètre du site seloger.com est tombé, il est éloquent : en un an les prix de l’immobilier ont augmenté de +6,5 %. En 5 ans c’est plus 20 % à Toulouse !

Ce que nous pressentions il y a quelques années, puis que nous avions documenté avec rigueur dans un rapport du DAL 31 qui avait fait grand bruit, se vérifie malheureusement : la gentrification dévore Toulouse, et ce sont ses habitant-e-s et son identité qui sont mis en péril.

Expliquons nous :
La gentrification est un phénomène que l’on peut définir ainsi : des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social d’un quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure.

À Toulouse les quartiers du centre-ville sont particulièrement touchés par ce fait urbain qui s’étend désormais sur les quartiers alentours. Souvent l’argument avancé pour ce qui n’est autre qu’un déclassement des habitant-e-s est la mixité sociale. En vérité, c’est une politique de déplacement de population qui s’opère dont sont victimes les Toulousain-ne-s n’ayant pas assez de ressources pour suivre l’augmentation des prix. Combien de nos ancien-ne-s se privent de repas car ils n’arrivent plus à payer leur loyer ? Combien de jeunes couples partent de Toulouse car ils ne trouvent plus de logements accessibles et adaptés à la taille de leur famille ?

Pour être remplacés par qui ? par quoi ? D’abord par un dogme, celui de l’attractivité à tout prix afin de faire de Toulouse une vitrine commerciale et touristique aseptisée et sans caractère. Le lobby Toulouse 2030 à qui M. Moudenc avait déroulé le tapis rouge il y a un an est très clair : « Toulouse doit devenir une ville du tourisme d’affaire ». Et tant pis si cela se fait au détriment de l’écologie, que ce soit en promouvant un tourisme de masse énergivore et l’éloignement des habitant-e-s historiques, contribuant encore à l’étalement urbain.

Les touristes, mais aussi les investisseurs. Il a 42 ans, c’est un cadre parisien, il n’a pas d’enfants, et il gagne aux alentours de 6 000 euros par mois. Lui, c’est l’investisseur type à Toulouse d’après une récente étude. Il n’achète pas dans notre ville pour y vivre, mais pour s’assurer une rente locative et a donc tout intérêt à ce que les prix continuent leur progression, c’est même l’argument principal des brochures des promoteurs.

Toulouse devient un petit Bordeaux. Une réserve foncière et immobilière pour les riches Parisiens souhaitant étoffer leurs comptes en banque déjà fournis. Notre ville a une Histoire, une culture, des caractères, des identités qui doivent la faire s’ériger contre cet accaparement de l’immobilier et des biens publics, qui chasse les sien-ne-s. Au pays de la chocolatine n’acceptons pas que le pain au chocolat devienne roi !

La gentrification expose à ce que notre ville se ternisse. Elle divise, fracture, laisse de côté. Les disparités entre quartiers deviennent considérables, et fissurent la communauté toulousaine.

La hausse des prix est un choix politique. Celui du laxisme de l’actuelle municipalité face aux spéculateurs. Il est temps de remettre de l’ordre dans cette zizanie urbaine. À commencer par l’encadrement des loyers, la construction de logements sociaux adaptés aux ressources des demandeurs, la possibilité d’en construire en centre-ville, et de faire des logements HLM des logements de pointe au niveau de la transition écologique. C’est aussi repenser les quartiers, la question de leur aménagement, du cadre de vie, de la densification qui peut être autre que contrainte et verticale.

Agir contre la gentrification doit nous permettre de faire communauté, de protéger notre ville et ses habitant-e-s face à la cherté du logement. Toulouse rayonne par l’aéro-spatial, par ses valeurs, par sa gastronomie, par le rugby, elle doit être, comme sa devise, ambitieuse et ne pas s’en contenter. Notre ville peut s’ouvrir un nouvel horizon à la hauteur de son Histoire et de sa prestance : celles d’une ville solidaire et écologiquement en pointe. Notamment via un grand projet écologique, sur lequel je reviendrai bientôt plus longuement : la rénovation thermique et phonique des logements et leur accessibilité pour tou-te-s.

Ebru par dessus les toits…

Le Comité de soutien à Ebru Firat a demandé la contribution de militant-e-s pour poursuivre la campagne demandant sa libération. Voici la mienne: Depuis septembre dernier le ciel est moins léger à Toulouse, les reflets de brique sont plus acides. La tragédie que vit Ebru Firat nous touche forcément, tant elle pourrait être une connaissance, notre camarade, notre amie, notre fille, notre sœur.

Depuis septembre dernier le ciel est moins léger à Toulouse, les reflets de brique sont plus acides. La tragédie que vit Ebru Firat nous touche forcément, tant elle pourrait être une connaissance, notre camarade, notre amie, notre fille, notre sœur. 

Je ne connais pas Ebru mais quelque chose dans son visage m’est forcément familier, un sourire, une lumière dans le regard qui marque toute l’espérance et la volonté avec lesquelles peuvent parfois s’engager les jeunes dans des combats pour un monde meilleur, plus juste, plus tolérant. Et quel combat ! Partir au côté du peuple kurde pour lutter contre Daesh et les despotes de la région Erdogan en tête. Tout laisser pour ses idées, dans l’ombre sans lumière, en toute humilité, pour lutter aux côtés d’un peuple, qui est aussi le sien, opprimé de manière séculaire. 

Ebru Firat est une combattante kurde, emblème de la lutte pour l’émancipation des minorités, emblème de la lutte contre le patriarcat, une place des femmes qui donne à penser dans notre pays où à travail égal les femmes touchent moins que les hommes. 
Le DAL, qui fait partie du réseau international No Vox, rassemblant des mouvements luttant pour le droit au logement mais aussi pour le droit à la terre, se sent forcément proche de celles et ceux qui se battent pour les arpents de leur peuple comme c’est le cas au Rojava. Le DAL se sent forcément proche de toutes les femmes qui luttent pour l’égalité, nos luttes étant le plus souvent menées par elles qui prennent leur destin en main ainsi que celui de leurs familles
.
Ebru Firat est aussi une étudiante toulousaine, issue d’une génération qui prend la dégradation des conditions de vie de plein fouet dans l’Hexagone, et qui voit poindre à l’horizon un hiver inquiétant où le repli sur soi et l’intolérance tombent comme de la neige sombre sur notre société. Ebru de cette jeunesse qui s’est mise debout au printemps dernier devant une loi incarnant à elle seule tous les désirs de la Troïka. Ebru de cette jeunesse que l’on dit souvent nihiliste, désabusée, mais qui est bien vivante et qu’on n’empêche pas de rêver même quand on essaie de réduire son temps de repos. Ebru, d’une jeunesse qui a en fait plus d’un idéal dans son sac et qui a la lourde mission de faire face à l’hiver qui vient. Ebru, d’une jeunesse à qui il reste l’espoir comme numéro d’écrou.

Ebru dans son combat, derrière ses barreaux est une des nôtres. Nos luttes peuvent sembler dérisoires par rapport à la sienne, mais il est de notre devoir de lutter où l’on est, près de nos murs, dans nos quartiers, dans notre ville qui est aussi la sienne. Ebru, nos luttes c’est notre manière de ne pas oublier celles et ceux qui sont passé-e-s avant nous, celles et ceux qui comme toi sont privé-e-s de liberté, celles et ceux qui partout dans le monde refusent la fatalité. 
Ebru, nos luttes c’est notre manière de t’envoyer un mandat. Un mandat par dessus leurs murs, un mandat entre leurs barreaux, un mandat par dessus leurs toits. On pense à toi.

François Piquemal (Porte-Parole Sud Ouest DAL).

https://www.facebook.com/Libert%C3%A9-pour-Ebru-Firat-1661001054210428/

https://www.change.org/p/jean-marc-ayrault-libert%C3%A9-pour-ebru-firat?recruiter=616821107&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink

Garde Ta Ligne!

Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai pris le train, ni de ma première bouchée de pain. Par contre je me souviens bien de mon premier vol en avion et de de la première fois où j’ai goûté du foie gras. A bien y penser rien d’étonnant. Prendre les trains est pour beaucoup d’habitants de la France aussi courant que la baguette au repas.

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 Une question

Je me souviens plus de mon premier train, mais je me rappelle bien les prairies, les collines, les montagnes au loin, les arbres, le ciel gris qui varie au fil des kilomètres, le fil bleu à l’horizon qui est l’océan, les zones boisées, les zones périphériques, la ville, les villes : l’apprentissage des paysages d’un pays.

Je ne me souviens pas de mon premier train mais je me souviens bien de la première question qu’il m’a posé liée à la découverte des wagons du bout du train dans lesquels mes parents et moi n’étions pas autoriser à nous asseoir. Pourtant en me promenant dans le train ou en suivant les grands au wagon-restaurant, j’avais bien saisi que ces wagons « numéro 1 », c’était comme ça que je les appelais, étaient plus spacieux, avec des fauteuils plus confortables. Je découvrais alors la Première et la Deuxième classe.

J’avais du mal à saisir, que la Première soit réservée à quelques uns, et je proposais pour résoudre ce problème d’envisager une rotation parmi les voyageurs durant le voyage. Après réflexion, face à la complexité de passage qu’aurait produit un tel mouvement, j’en arrivais finalement à une option plus simple : aménager tous les wagons de Seconde classe en Première classe afin que tout le monde puisse profiter d’un meilleur confort. Etonnamment le bon sens ou un certain altruisme ne me faisait pas pencher pour une transformation des wagons de Première en wagons de Seconde classe.

C’est pourtant cette dernière solution que porte en somme le gouvernement dans la réforme sur la SNCF. Au lieu de tendre à ce que le reste des salariés du pays puissent atteindre les supposés « privilèges » des cheminots, qu’il serait plus juste d’appeler des « droits », il préfère niveler par le bas.

La cavalerie lourde

Et pour faire passer cette « réforme » régressive, Messieurs Philippe et Macron peuvent compter avec leur cavalerie lourde pour relayer sur les ondes radios et télévisées les fantasmes sur les cheminots privilégiés. Bien sûr ceux qui se fendent du « courage » de s’attaquer au statut de cette profession en ont beaucoup moins quand il s’agit de s’interroger sur le fait qu’un humain, Bernard Arnault, puisse en deux secondes toucher ce que gagne une grande partie de ces mêmes cheminots en un mois. Le pire de cette communication, aussi malhonnête que balourde, est qu’en partie elle fonctionne.

A croire que vouloir rendre son voisin aussi infortuné que soi semble un mantra toujours efficace, faisant appel à un bas instinct que l’on a tous connu au boulot: on est tous notre privilégié du quotidien, le collègue qui en fait un peu moins, l’ami qui a des meilleures horaires que nous…Mais franchement en quoi le fait que les cheminots aient moins de droits que nous va améliorer notre quotidien?

Comme l’a bien dit M.Besancenot on est tous le cheminot de quelqu’un. A fortiori lorsqu’on le côtoie quotidiennement, contrairement aux PDG du CAC 40. Car si le mantra fonctionne c’est finalement que le cheminot paraît atteignable à tous les habitants quand le PDG aux profits mirobolants semble lui trop éloigné pour que l’on s’attaque à ses vrais privilèges.

Quand on déclare la guerre au mauvais ennemi, on mène toujours de mauvaises batailles, à l’instar de celle que mène le gouvernement en se servant des « usagers » comme chair à canon médiatique pour prendre en otage le service public du rail.

La seule chose qui ruisselle actuellement c’est la précarité

C’est bien de cela dont il faut convaincre toutes celles et ceux qui s’y font embrigader, les encourager à la désertion de l’armée de la rigueur et de la casse du service public. Faire comprendre que ce qui est en jeu c’est de garder nos lignes, les petites et les grandes, et que cela passe par garder la ligne des cheminots pour en faire une ligne d’horizon à atteindre pour tou-te-s à court terme. Car bien sûr si la ligne des cheminots se brise, c’est toutes les autres qui vont subir le poids du ruissellement de la précarité derrière, et à propos de ruissellement, il serait bon de rappeler que la seule chose qui ruisselle des réformes gouvernementales c’est bien la précarité : APL, retraites, service public des transports…Soutenir les cheminots n’est pas une histoire de posture, c’est un choix de société entre vouloir tendre à plus de droits sociaux ou le rabaissement de ceux de tous, c’est un choix entre l’ambition et la médiocrité. Le gouvernement actuel ne déroge hélas pas des précédents en préférant la seconde.

Trente ans après mon premier train, il y a toujours une Première et une Seconde classe, et les gouvernements du néo-libéralisme, de la rigueur, du « réformisme », de la « concertation », de la « modernisation », nous ferons toujours voyager en seconde. Jusqu’ici ils étaient obligés de nous supporter à quelques wagons d’eux, désormais le projet sans projet de l’ex candidat Macron prend forme : la Première sera dans l’avion ou sur les LGV, la Seconde dans les covoiturages ou dans les bus mis en place par ses soins mais que lui et ses amis ne prennent jamais. Les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien se croiseront peut être encore dans les gares mais ne prendront plus les mêmes trains ensemble. La boucle sera bouclée.

Viser la Première plutôt que l’accoudoir

La voilà la « modernité », des bus qui cassent le dos et nous éloignent le uns des autres, des bus qui passeront peut-être par les villes ou villages où des gares ont déjà été supprimées et ou certaines risquent de disparaître dans la continuité de la réforme actuelle. Il n’y pas qu’un statut, il y a un service public, l’accès des transports pour le plus grand nombre, peu importe où l’on se trouve sur le territoire. Les trains c’est du patrimoine, du bleu en Bretagne, de l’orange en France Comté, du quotidien, des souvenirs mêlés, des histoires, des retards parfois, des séparations douloureuses, des retrouvailles aussi, des paysages, un exploit technologique qui nous met à une journée de Lille quand on est à Toulouse, une carte postale de la France à l’étranger. C’est notre enfance, et même allons plus loin, c’est aussi un peu de notre identité qu’on démantèle.

Trente ans après ma question reste en suspens. La réponse du gouvernement à cette question est d’attaquer les « privilégiés » de la Seconde qui ont droit à 2 centimètres d’accoudoirs en plus que leurs voisins. Peu convainquant. Je n’ai pas renoncé à m’asseoir sur les fauteuils de la Première, mais je sais que je ne m’y sentirais vraiment à ma place que si tout le monde peut faire de même. Les fauteuils de la Première classe ça fait longtemps qu’ils devraient être dans tous les wagons au prix de la Seconde, c’est cela le sens du progrès et de la modernité, comme l’éducation et la santé pour tous pourtant réservées à la Première au temps rêvé de M. Macron….