C’est la rentrée et il faut trouver les mots

Des mots pour dire qu’un homme est mort assassiné, qu’il s’appelait Samuel Paty. Qu’il est mort parce qu’il a fait son métier : enseigner l’Education Morale et Civique. La liberté d’expression, dont le droit au blasphème des religions, en faisait partie.

Des mots car trois autres personnes sont mortes assassinées aussi dans une église à Nice, parce qu’elles croyaient précisément en une religion.

Des mots sur le confinement après le couvre-feu. Des mots sur les soignant-e-s débordé-e-s.

Des mots qui doivent éclairer un peu toute cette obscurité. Pas évident.

Ces mots j’espérai pouvoir les trouver avec mes collègues lors des deux heures que nous devions avoir en début de matinée pour échanger, se parler. Même ce temps ils nous l’ont enlevé.

Nous allons donc devoir trouver les mots seuls comme souvent. Parce que leur monde d’après à eux ressemble à ça : débrouillez vous. Sa réinvention est donc celle-ci : métro (voiture pour moi) – boulot-dodo. Original.

Que dire alors à nos élèves ?

Des mots sincères et qui rassemblent plutôt qu’ils n’invectivent ou divisent comme ceux de Blanquer.

Des mots qui réconfortent et qui assument leurs responsabilités contrairement à ceux de Darmanin.

Des mots qui n’humilient pas à genoux contre un mur en disant que c’est comme ça qu’une classe se tient sage comme Castaner.

Des mots sur la liberté d’expression, d’où elle vient, notamment des cafés lors de la Révolution, lieux de sociabilité, d’une possible rencontre avec l’autre, aujourd’hui fermés.

Jusqu’où peut t-elle aller ? Rappeler la loi.

Des mots pour expliquer que même quand elle condamne la loi, un milliardaire comme Bolloré peut laisser sur orbite la haine de Zemmour s’exprimer.

Des mots pour dire que oui on a le droit de se moquer, d’insulter, de raconter n’importe quoi comme sur Cnews, que l’on n’est pas obligé d’apprécier cela, c’est même recommandé, et en droit de le critiquer dans le débat public, et même devant la Justice.

Mais jamais dans la violence physique.

Des mots pour raconter que toutes les croyances religieuses ou politiques ont leurs dérives et leurs fanatiques. Que c’est le cas des terroristes islamistes, que c’était déjà le cas dans notre région, en Occitanie, il y a quelques siècles lorsque l’Inquisition Languedocienne catholique chassait tout ce qui ressemblait à un hérétique ou à une sorcière.

Des mots pour montrer que c’est le propre des fanatiques religieux de s’en prendre d’abord à leur coreligionnaire pas assez «purs », et qu’aujourd’hui d’ailleurs les musulmans sont les premières victimes du terrorisme islamiste dans le monde.

Des mots pour rappeler que les fanatismes s’alimentent plus loin qu’entre Nice et Avignon, et que c’est précisément leur objectif de créer une tension inéluctable amenant à une guerre de civilisation ou de religion.

Des mots pour se souvenir que les guerres de religion on a déjà donné en France, au XVIème siècle, entre protestants et catholiques, avec pour point d’orgue le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572.

Des mots pour marteler que dans toutes les religions il y a des hommes et des femmes de bien. Il y a des noms qui ont élevé l’humanité, hier et aujourd’hui. Des noms qu’on ne prononce et n’enseigne jamais assez comme ceux d’Olga Bancic, d’Abdelkader Mesli, de Germaine Ribière parmi tant d’autres.

Des noms plus proches avec ou sans religion, ceux de Bârin Kobané, d’Asia Ramazan Antar, d’Arin Mirkan. Trois combattantes kurdes mortes au combat face à Daesh.

Ceux de Frédéric Demonchaux, Olivier Le Clainche, Farid Medjahed, trois français partis aussi combattre Daesh aux côtés des kurdes en Syrie. Morts au combat, et dont les amis politiques sont aujourd’hui traités d’islamo-gauchistes par des politiciens médiocres qui de la main dont ils ne pointent pas du doigt serre celle des pétro-dollars finançant des terroristes islamistes.

Frédéric, Olivier et Farid sont tous trois dans une brigade internationale comme d’autres le firent il y a près d’un siècle de l’autre côté des Pyrénées afin de lutter contre un autre type de fascisme. On les qualifiait souvent à l’époque de « judéo-blochéviques ». Un stigmate chasse l’autre.

Des mots encore pour les kurdes en première ligne du combat contre l’islamisme terroriste, lâché par notre gouvernement lorsque la Turquie lança son offensive contre eux le 9 octobre 2019.

Des mots pour répondre aux questions sur la tension montante avec la Turquie justement, gouvernée par un nationaliste, M. Erdogan. Un pays avec lequel nous avons partagé jusqu’à une de nos exceptions, pas sous la même forme mais avec le même mot : la laïcité.

 Des mots encore donc pour expliquer une énième fois la Laïcité, loi 1905, rien que la Loi. Pas pour contraindre mais pour protéger tous ceux qui croient, et ceux qui ne croient pas.

Des mots pour se méfier de ceux qui projettent leur fantasme d’exclure telle ou telle « communauté » aujourd’hui au nom de la laïcité.

Des mots sans masques pour dire que la période est compliquée, entre ça et le confinement.

Des mots pour les confiné-e-s, celles et ceux qui seront dans des appartements sur-occupés. Des mots pour les parents dans les hôpitaux, à la caisse, à l’usine, sans-emplois.

Des mots sans filtres pour décevoir car il n’y aura pas Lycéens au Cinéma cette année étant donné qu’ils ont fermé tous les lieux culturels.

Des mots pour se protéger en n’oubliant pas d’être légers et de ne pas être trop sérieux, surtout à 17 ans.

Des mots pour acter de ne pas trop attendre  des gens au pouvoir pour respirer un peu mieux dans les décennies à venir et réenchanter un monde qui en a tant besoin.

Des mots pour finir qui rappellent toujours que l’amour des siens ce n’est pas la haine des autres.

PS : Mon obligation de neutralité ne me permettra pas bien sûr de dire tous ces mots. Je ne nommerai donc aucun ministre actuel, ni le gouvernement et n’émettrait aucun avis d’ordre politique. Comme je m’y suis toujours attaché dans mes cours et m’y attacherai sans cesse.

Je préfère le préciser, car M. Blanquer, chantre de la liberté d’expression, a fait sanctionner au Havre en 2019 une directrice d’école qui a eu le malheur de critiquer sa réforme depuis sa boîte mail académique…. Une réforme qui s’en prend précisément à la liberté d’expression des enseignants et fait régner un climat de suspicion que je préfère déminer dans ce Post Scriptum. Bon courage à tous mes collègues, aux élèves, à leurs parents.

Crédit photo: Tien Tran

Samuel Paty

Ce matin nous pouvons mettre un nom et un visage sur l’homme qui a été assassiné hier par un fanatique religieux. Des pensées émues pour la famille et les proches de Samuel. 
 
Nous avions le point commun d’être professeur d’Histoire-Géographie, mais aussi de ce que l’on nomme aujourd’hui l’Education Morale et Civique. Une matière souvent négligée par le temps que l’on nous confie à l’enseigner.
 
Ainsi M. Blanquer a fait diminuer tous les temps d’enseignement général en Lycée Professionnel, dans la logique lancée depuis quelques années maintenant d’amener plus vite nos jeunes sur les marché du travail. Ce choix du marché du travail le plus vite possible se fait forcément au détriment de la formation intellectuelle de nos élèves, citoyen-ne-s de demain.
 
La tolérance, l’esprit critique, la réflexivité sont un apprentissage. Elles ne sont pas innées, elles s’acquièrent par l’échange, savoir exprimer ses désaccords dans un cadre commun.
Nous donne t-on les moyens et le temps nécessaires d’y travailler? La réponse est clairement non.
 
A fortiori lorsque l’on permet en primetime sur les plateaux que des gens condamnés pour provocation à la haine raciale et véhiculant clichés racistes sur cliché racistes puissent s’exprimer sans limites.
 
J’ai pu observer dans mes classes comment les tabous liés aux expressions intolérantes en tout genre tombent l’un après l’autre. Récemment encore un élève ayant tenu des propos racistes nous expliquait qu’après tout “des gens très bien disaient la même chose sur CNews”…
 
Cela ne sert à rien ensuite de faire des incantations autour de valeurs morales la “Liberté d’expression”, la “laïcité”, la “tolérance”, si notre société est incapable de créer des lieux et des temps pour instruire ses citoyens sur ces sujets.
 
En outre, on ne combat pas Daesh et son idélologie en lui faisant la morale. On le combat ici en le déconstruisant intellectuellement et en redonnant davantage de moyens aux associations, à l’éducation populaire, en remettant une police de proximité, des services publics, des moyens plus importants à nos services de renseignements. Bref en remettant du lien humain partout pour savoir repérer et anticiper les dérives de celles et ceux pouvant être attirés par cette idéologie. Pour savoir mieux vivre ensemble simplement.
 
On le combat là bas en soutenant logistiquement celles et ceux qui luttent contre l’islamisme intégriste en promouvant une société émancipée, notamment le peuple kurde.
 
Pour finir je voudrais avoir une pensée pour mes ami-e-s musulman-e-s, qui sont parmi les premières victimes du fondamentalisme islamisme. Victimes là bas bien sûr, mais victimes ici aussi. En effet depuis hier soir on voit sur les réseaux sociaux se dessiner le chemin vers l’amalgame habituel: terroriste islamiste=Islam= musulmans dans leur ensemble.
 
Ce raccourci intellectuel est un problème que doivent subir l’immense majorité des musulman-e-s de France qui sont des gens participant tout autant au développement de notre pays que les autres. Les voici à devoir supporter que des individus barbares salissent leur religion par leurs actes, et à se se voir ensuite assimilés à ces sinistres personnes.
 
Rappelons le: derrière chaque guerre de religion se cache un objectif politique. Celui des islamistes fondamentalistes est su, connu et affiché: provoquer la tension dans nos sociétés pour nous monter les uns contre les autres.
 
La meilleure réponse à leur apporter est de ne pas rentrer dans ce jeu. De ne pas ajouter de la tension à la tension, mais au contraire de l’apaisement. Cela ne peut se faire qu’en se parlant et s’écoutant, en partageant des valeurs mais aussi ce que nous produisons en commun.
 
C’est à cela que doivent travailler les pouvoirs publics s’ils veulent être conséquents pour lutter contre tous les fondamentalismes religieux et les idéologies de l’extrême droite.
 
L’amour des siens ce n’est pas la haine des autres.

Bande organisée: un hymne giletjauné et créolise?

Une chanson populaire nous en dit parfois plus qu’on ne le pense sur une société et les gens qui y vivent. Le 15 août dernier est sorti « Bande Organisée » un tube où posent huit rappeurs marseillais (Jul, Elams, Houari, Kofs, Naps, SCH, Solda et Soso Maness) issue de la compilation « 13 organisé ». Un album et une chanson mettant en avant Marseille à l’initiative de Jul. Le 10 septembre le titre cumulait près de 20 millions d’écoute depuis sa mise en ligne et le clip sur YouTube compte plus de 100 millions de vues au moment où j’écris ces lignes. Un carton qu’on entend à la volée dans une voiture qui passe, par une fenêtre ouverte ou dans les couloirs des lycées.

La première réaction pourrait être de classer ce titre parmi ceux qui sortent depuis des mois dans le rap français évoquant souvent les mêmes thèmes. Essentiellement celui de la condition de « petit » sur le terrain du trafic de drogue rêvant de fortune, le tout mâtiné parfois d’armes et de sexisme. Le morceau n’échappe pas à ces poncifs, bien que plus rares et emprunts d’auto-dérision comme le montre le clip, mais si on veut bien décider de passer outre, il nous en dit beaucoup sur notre époque. Play.

Tout d’abord il n’est pas anodin que cette ode à Marseille trouve à cet instant une telle audience. Les paroles insistent sur la démarcation avec Paris ou pour être plus précis la « capitale ». Or dans la période de crise sanitaire que nous traversons, si une ville a symbolisé, à tort ou à raison, la fronde vis à vis des décisions gouvernementales prises dans les palais parisiens : masques/ pas masques, pro et anti Raoult, fermeture ou non des bars et restaurants, c’est bien la cité phocéenne.

Il y a un prisme marseillais revêche à un pouvoir situé à Paris, aux fraises sur la gestion sanitaire du pays. Marseille c’est également aujourd’hui l’espoir porté par la victoire de Michèle Rubirola aux municipales : celui de la rupture avec des modèles clientélistes participant de sa caricature. Deux choses dont les gouvernements successifs avaient appris à s’accommoder la délaissant à sa fatalité, incapables de taper du poing sur la table par exemple quand survient le drame de Noailles faisant 8 morts et traumatisant les habitant-e-s. Marseille est la seule ville de province qui a réussi à attirer les projecteurs médiatiques lors de la dernière élection municipale. Et encore, grâce à un scénario rocambolesque que les showrunners de Netflix auraient sûrement rêvé d’avoir imaginé eux mêmes.

L’observateur basique de la scène politique française peut vous citer sans trop de soucis les noms de Gaudin, Vassal, Rubirola, Ghali voire Payan. Pourtant aucun n’a été invité dans une matinale de grande écoute avant le résultat final de l’élection. A Paris par contre on a eu le droit de faire ou refaire connaissance avec tous les candidats, invités sur toutes les chaînes nationales. Dati, Hidalgo, Griveaux puis Buzin, Belliard. Qui peut en toute honnêteté, même en s’intéressant à la chose publique, citer aisément les maires et leur principaux concurrents de Rennes, Nantes, Lille, Strasbourg, Lyon, Dijon, Bordeaux, Montpellier, Toulouse….On ne parle même pas des villes moyennes.

Les élections municipales sont un des nombreux exemples de ce parisiannisme auto-centré délivré par les médias de masse, et qui est aussi un des ferments de la colère, du rejet de Paris et de ses lieux de pouvoir. Le lecteur des journaux nationaux est au courant de tout ce qu’il se passe à Paris y compris quand un avion fait trop de bruit. Il reste alors Marseille, ville qui a toujours assumée sa conflictualité avec la capitale et sa singularité. La cristallisation autour des récentes frictions OM-PSG en est encore la preuve. Les rappeurs participant à Bande Organisée délivrent justement un message explicite : Paris n’est pas le centre de l’Hexagone et Marseille leur tient la dragée haute voire davantage. Un message auquel peuvent s’identifier bien plus que les marseillais, toutes celles et ceux qui ne vivent pas dans la capitale et s’en sentent exclus. Même ceux qui n’en sont pourtant qu’à 45 minutes en RER.

En cela une des toiles de fond des paroles des rappeurs rencontre une condition commune à toutes celles et ceux qui dans l’Hexagone n’ont pas accès faute de moyens aux coûteuses attractions parisiennes vantées dans les médias : le fait de rester à sa place, d’y être assigné. Ce dont parlent Edouard Louis, Annie Ernaux et Nicolas Mathieu dans leurs livres se retranscrit dans la préoccupation majeure qui ressort de cette chanson : celle de pouvoir partir. De partir, et de vivre. Deux urgences qui s’épousent en passant de 0 à 100 km/h en moins de trois secondes, en conduisant sans casque sur un « scooter kité », en cavalant « comme Usain Bolt » coursé par « les voitures banalisées » de la police. Une situation lancinante évoquée par les rappeurs, comme la violence à laquelle est confrontée cette jeunesse qui veut fuir parfois jusqu’au tragique : « Ter-ter, guidon, logistique, par terre, du sang balistique ».

Une volonté de s’arracher à sa condition sociale freinée par des moyens limités pour y parvenir : la violence comme dit plus haut, mais aussi plus simplement les moyens de locomotion. On parle de scooter, de Clio sur les jantes. On rêve de RS4 gris Nardo, de Porsche GT Bleue, de 4-4. La jeunesse qu’incarne les rappeurs de Bande Organisée à défaut de pouvoir atteindre ses rêves sait parfaitement réparer sa bécane. Cette jeunesse est giletjaunée. Non qu’elle le porte ou bien même qu’elle l’ait porté, mais parce qu’elle vit les mêmes humiliations que celles et ceux qui ont occupèrent les rond-points suite à l’augmentation du coût de l’essence. Une préoccupation qui transcende les générations à l’exemple du buzz de la vidéo Tik Tok de « Tonton Rudy », routier cinquantenaire, qui reprend en playback le couplet de SCH. Un couplet où entre une synecdoque alliant Prado et un shifter pro plane cette punchline sur le reste du morceau « Où tu étais quand je mettais des sept euros d’essence ? »

En quelques mots le rappeur condense la frustration et les fins de mois difficiles de toutes celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller au travail, chercher les enfants à l’école, voir ses anciens en Ehpad… C’est tout sauf un hasard si c’est ce couplet qu’a repris Rudy le chauffeur routier. C’est cette image qui personnellement m’a le plus marqué. Une image comme un souvenir, pas celui d’une madeleine mais d’une station d’essence où l’on s’arrête tous les deux-trois jours. J’en ai bien connue une il y a quelques années, pas dans les Bouches du Rhône, mais entre l’Ariège et la Haute-Garonne. Flash Back.

En 2013 après avoir eu mon concours de professeur Lettres-Histoire-Géographie en Lycée Professionnel, je connais ma première affectation pour l’année en tant que stagiaire à Saint-Girons en Ariège. Etant engagé tant au niveau de mon logement que de ma vie associative à Toulouse, ma première réaction fut d’aller sur le site de la SNCF pour voir si des trains desservaient la ville. Verdict : aucun, et pour cause la gare est fermée aux voyageurs depuis 1969. Pas de transports en commun efficients, des covoiturages trop peu nombreux et non adaptés aux horaires du lycée. La seule issue était d’acheter une voiture pour pouvoir me rendre au travail et faire les trajets. Ce qui fut réalisé en acquérant la Clio 2 MTV d’occasion d’une amie. 2000 euros, toutes mes économies du moment. Cette année scolaire là (2013-2014) j’ai fait régulièrement des allers-retours entre Toulouse et Saint Girons à raison de 1h30 aller, 1h30 retour, pour assurer mes cours. J’ai su ce que voulait dire le prix de l’essence. Apprendre à faire des « sept euros d’essence », parce que la fin du mois a la fâcheuse tendance à arriver le 15 au lieu du 31.

Cette année là le prix de l’essence a baissé, une des seules mesures populaires que je retiens du quinquennat désastreux de Hollande. Dans ma Clio 2 MTV j’écoutais tous les matins ses ministres chantantt les louanges d’une sociale-démocratie en fin de course pour les riches. C’était l’époque de la deuxième version du gouvernement Ayrault. Celui qui s’enlisait à Notre Dame des Landes et dans le CICE, qui filait 30 milliards d’euros aux Banques sur le dos du Livret A. J’en passe et des meilleures.

La giletjaunisation de la société date t-elle de ces années qui précédaient les bouleversements sociaux et électoraux des années 2016-2017 ? Le point de rupture qui a fait éclaté le bipartisme en France se trouve certainement dans ces eaux là. Ce moment de « Transformismo » comme dirait Gramsci, quand la convergence idéologique entre la droite et de la gauche en arrive à la fusion au niveau des personnels (les fameux « gouvernements d’ouverture ») débouchant sur l’affaiblissement des partis traditionnels et l’arrivée de Macron, la synthèse de cette compromission économique et sociale latente entre l’UMP et le PS d’alors.

J’ai dû me débarrasser de ma Clio 2 au cours de l’été dernier. Elle n’aurait pas passé le contrôle technique qui s’est durci. Pourtant elle aurait pu rouler encore, comme elle l’a fait entre Toulouse et Valence d’Agen, Toulouse et Montauban, Toulouse et Samatan. Tous ces villes d’Occitanie où j’ai été affecté. Des villes subissant la métropolisation plus qu’elles n’en bénéficient, où l’on peut observer la giletjaunisation de la société. Cette fracture qui naît sur l’impasse du récit des élites d’une mondialisation heureuse, d’une Union Européenne du marché à marche forcée, se heurtant à la réalité de celles et ceux pour qui elle représente surtout de la frustration. Ferments de la crise organique décrite encore par Gramsci qui couve toujours. C’est ce que les paroles de Bande Organisée nous indiquent car plus qu’un simple tube on peut s’interroger sur le fait que cette chanson soit en fait l’hymne d’une jeunesse uberisée subissant les conditions de vie dénoncées originellement par les Gilets Jaunes.

Le plaidoyer implicite d’une jeunesse à la fois gilietjaunée mais aussi créolisée, au sens littéral que lui donnait Edouard Glissant : « La créolisation, c’est un métissage d’arts, ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. C’est la création d’une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l’uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse… »

Une définition reprise avec brio par JL Mélenchon quand il propose la créolisation comme « le chaînon manquant entre universalisme et la réalité vécue qui le dément ». Les rappeurs sont souvent en pointe de cette créolisation dans la culture populaire française, et ceux de Bande Organisée ne font pas défaut. Probable que l’on entende longtemps dans les conversations des expressions comme « ma gâtée » ou « zumba cafew ». L’une marseillaise, l’autre contraction d’un imaginaire lié au Brésil. Tout au long du titre ce métissage culturel que portent en eux les rappeurs se déploie à travers de nombreuses expressions hispaniques, des références à des patronymes d’Afrique de l’Ouest, à des villes marocaines, aux riffs d’ACDC, à des figures comme Zizou ou Zampa. A rebours de l’image de rappeurs bornés que certains aimeraient leur accoler, ils montrent une ouverture culturelle au monde riche, qui sait jouer avec les codes communs, l’auto-dérision, et qui donnent à Marseille toutes ses couleurs de carrefour culturel.

Loin du fantasme « séparatiste » de Macron, Bande Organisée fait la part belle aux mélanges où l’on assume ses identités complexes et en mouvement. L’affirmation d’une culture ouverte, sans peur, loin du racisme zemmourien et du mépris social macronien qui s’auto-alimentent.

Celles et ceux qui sont intéressés par la chose publique ont avec ce titre et le succès qu’il rencontre, certainement une clef de compréhension d’axes politiques forts pour mobiliser une jeunesse qui porte la fougue de son désir de désassignation, de vivre en commun avec les autres et de ne pas être canalisée. Tout un symbole en ces temps de restriction des libertés publiques liées à la crise du Covid 19.

Cueillir des cerises

C’est donc demain le déconfinement. Celui que l’on attend depuis quasiment deux mois maintenant. Pourtant il ne s’agira pas d’un moment de joie extatique brodé de romantisme, de musiques, et d’embrassades à tout-va comme fantasmé par certains. Le déconfinement sera gris. Je vous le dis clairement j’attendrai la réouverture de mon bar de quartier, Les Merles Moqueurs, pour respirer un peu mieux, et ce n’est hélas pas pour demain. 

Surtout que les récentes contaminations survenues en Haute-Vienne et en Dordogne nous rappellent que nous ne sommes pas à l’abri de devoir retourner dans nos logements trop petits. Ces derniers nous rappellent à quel point la Terre peut être étroite si on n’a pas le compte en banque et l’origine adéquates. Christophe Castaner l’a redit ce matin, le déconfinement dépend de notre civisme. Pas des masques et des tests, mais de notre attitude. Traduction : si nous sommes contraints de nous reconfiner, ce sera de notre faute, pas de celle du gouvernement élu pour gérer les affaires. On commence à avoir l’habitude de ce genre de logique, qui veut qu’un tir de LBD à bout portant soit de la responsabilité de celui ou celle qui en est victime plutôt que de celui qui a appuyé sur la gâchette.

Dans le monde de la start-up nation, on est toujours coupable de n’ « être rien » en attendant notre train, et de coûter un « pognon de dingue » quand nos vies sont des galères. 

Dans cette sinistrose, la crise du Covid 19 aura au moins eu ce mérite : mettre davantage à nu l’ignominie du libéralisme économique sous toutes ses formes : néo, ordo et autres. C’est ce à quoi nous invite aussi la nouvelle séquence à venir : poursuivre le combat pour construire un nouveau monde, celui d’après que tout le monde a à la bouche. En espérant que nous soyons encore plus nombreux à le désirer désormais. En espérant que nous parvenions, dans les mouvements sociaux et politiques, à proposer des alternatives permettant un changement de logiciel au sommet du pouvoir.

J’attendrai la réouverture de mon bar de quartier pour respirer un peu mieux, et l’assurance qu’il sera ouvert avec ses salariés l’année prochaine et celle d’après pour respirer pleinement. Pour cela il faut repenser les modèles. Et à Toulouse de manière singulière, tant les dégâts du raz-de-marée qui s’annonce risque d’avoir des conséquences importantes sur le secteur aéronautique. Rappelons que ce dernier concerne plus de 500 000 emplois directs ou indirects en Haute-Garonne. D’ores et déjà de riches débats ont débuté dans notre ville. 

Cela a commencé fin avril avec les contributions d’Attac, de la Fondation Copernic, de l’Université Populaire de Toulouse et des Amis du Monde Diplomatique, signant deux tribunes sur le sujet dont la dernière en date ce samedi 9 mai : « Toulouse, un pays de Cocagne ? ». Celle-ci réaffirme les positionnement pris dans la première publiée fin avril. Les auteurs y interrogeaient la possibilité d’un « syndrome Détroit » à Toulouse, fondé sur la fragilité que représente la mono-industrie aéronautique dans la ville rose et son agglomération. Une fragilité entretenue par les décideurs politiques locaux pendant longtemps, sur l’autel de la croissance infinie. Ce constat est abondé par l’Atelier d’Ecologie Politique, créé et fondé à Toulouse, qui s’est adressé directement aux salariés de l’aéronautique via une lettre publique. Le groupe de scientifiques y invite à une réorientation nette du secteur, eu égard à la baisse de trafic à venir, mais surtout au vu des enjeux climatiques à atteindre.

Ces premières réflexions furent suivies d’une tribune réponse signée par l’économiste Gabriel Colletis et le délégué syndical CGT Xavier Petrachi, membres de l’association Manifeste pour l’Industrie et intitulée : L’industrie aéronautique, une activité du passé, vraiment ? Dans celle-ci les auteurs nuancent certaines assertions de la première tribune tout en partageant de nombreux constats et propositions, notamment sur la sortie de la mono-industrie et la nécessité d’être à la hauteur de l’urgence climatique. La principale différence d’analyse se situe au niveau du modèle de sortie de l’aéronautique. Le Manifeste pour l’Indutrie souhaite un changement de modèle mais pas une table rase du secteur aéronautique. Il propose d’ailleurs plusieurs propositions détaillées à cet effet.

Voici donc où nous en sommes de cette émulation intellectuelle sur l’avenir de notre ville, des emplois et de son industrie. Je vous invite à lire, si vous en avez le temps, chacune de ces tribunes. Malgré leurs divergences, ces réflexions ont le mérite de poser les bonnes questions pour l’avenir.

 Il est l’heure de les écouter, d’en parler, d’échanger. Loin de ceux qui pensent encore que, grâce à des forces supérieurs mystérieuses, le secteur redécollera comme avant. D’ailleurs ceux-là devraient penser à une autre période de l’histoire de Toulouse où une mono-industrie s’est effondrée, laissant notre ville exsangue, celle du Pastel.

Pour rappel au XVe et XVIe siècles, alors que la production d’étoffes augmente fortement en Europe, il y a une forte demande en produits tinctoriaux dont le bleu. Connu depuis l’Antiquité, le pastel est ainsi exploité par de nombreux paysans toulousains. Cette plante herbacée bisannuelle, dont les feuilles sont collectées, séchées et broyées pour en faire une pâte, puis une boule, la cocagne (d’où l’expression « pays de cocagne »…), sert pour la teinte des textiles dans les centres européens, de la péninsule ibérique aux pays du Nord.

Ce commerce permet l’enrichissement de négociants, visible avec la construction de palais urbains sur des modèles espagnols et italiens, comme les hôtels de Bernuy et d’Assézat. 

Mais cette épopée ne dure pas plus de deux générations, suite à la concurrence d’un nouveau venu qui rencontre alors un fort succès : l’indigo. Pas la société filiale de Vinci à qui l’actuelle municipalité a bradé la gestion de nombreux parkings, mais le produit venu d’Amérique Centrale suite à sa colonisation par les Espagnols.

Cette « épopée du Pastel » fait aujourd’hui écho avec la situation de l’industrie aéronautique, et nous rappelle que rien n’est figé, y compris quand il s’agit d’industrie et d’économie. Comme le préconisent les différents collectifs cités plus haut, c’est le moment d’ouvrir un débat dans notre ville, et au-delà sur ce que nous voulons pour l’avenir : quels emplois, dans quels secteurs, et comment, avec quelle règle écologique. Le Green New Deal Toulousain est plus que jamais d’actualité.

Pour le débuter comme pour les activités humaines il faut établir un ordre de priorité pour un certain nombre de projets. Est-ce essentiel aujourd’hui d’investir 120 millions d’euros pour construire une nouvelle Cité Administrative alors que l’actuelle est fonctionnelle , de l’avis des 1 500 agents qui y travaillent ? Est-ce urgent de construire un quartier d’affaires énergivore et dont la pertinence pose question ? Quid de la Tour Occitanie déjà peu sérieuse avant, qui mérite d’être enterrée définitivement. A-t-on besoin d’appartements de luxe dans le site historique et hospitalier de La Grave quand il faudrait un big bang de la santé dans notre ville ? A quoi va servir un parc des Expositions surdimensionné pour des touristes d’affaires internationaux qui vont moins prendre l’avion ? 

Plus que jamais il est l’heure de faire des choix pour notre avenir. Le déconfinement sera gris, mais c’est aussi la saison pour aller cueillir des cerises.

Confinement : à quoi je sers ?

Depuis le début du confinement je me rends deux fois par semaine dans une association d’entraide réputée pour son sérieux, pour aider à la distribution alimentaire. Je le fais tout autant pour donner un coup de main, que pour trouver une utilité sociale au-delà du télé-travail auquel je m’attelle tant bien que mal avec mes classes. Parfois cela se passe au siège de l’association, où des familles, des personnes seules, jeunes, âgées viennent retirer des colis pour tenir une semaine, en attendant la prochaine distribution. Parfois nous allons livrer avec un camion des colis à des personnes isolées. Une dizaine dans l’après-midi. Nous traversons la ville de part en part, souvent dans les quartiers où les logements sont sociaux, où l’on jure contre l’ascenseur qui, une fois sur deux, ne fonctionne pas, obligeant à porter les colis par les escaliers. Une peine toutefois bien négligeable comparée à celle des personnes qui nous ouvrent. Seules au milieu du confinement. 

Un monsieur âgé décuple les barrières de sécurité en nous obligeant à travers sa porte à poser les courses au bout du couloir. Il glisse ensuite une enveloppe avec 20 euros, pour l’association. Une dame en situation de handicap nous accueille, elle sort encore moins qu’avant, nous explique t-elle. Un mètre, toujours un mètre, les gants, les masques. Concernant ces derniers, nous n’en avons pas autant que nous le souhaiterions, ceux envoyés par la Préfecture ne convainquent pas beaucoup. Ils ressemblent à des serpillières trop grandes, mais on fait avec.

A chaque fois nous échangeons quelques mots alors que nous déballons le sac principal sur la table à manger, bout de plastique qu’il ne nous faut pas gaspiller. Le moral, la santé, la météo, l’ami à qui l’on parle au bout du fil, les enfants qui ne sont pas dans la même ville. Au fil des semaines les quelques mots prennent une autre tournure, plus interrogative, plus profonde.

De plus en plus les serrures des questionnements s’ouvrent. Pendant que l’on vide les colis une femme se rassied sur son canapé, les yeux face au mur « Est ce qu’on est puni ? ». Plus loin, un homme compile les magazines Géo sur sa table à manger « je m’évade comme ça. Avant un ami venait me voir, mais là il est malade donc on évite. Qu’est ce qui va se passer après ? ». Dernière livraison de l’après-midi, une dame ouvre. Sur la petite table du salon des poissons rouges tournent en rond dans un bocal bien entretenu, elle nous demande avec un sourire poli : « J’en ai assez, en plus les personnes âgées comme moi on va devoir rester confinées plus longtemps apparemment. Je me demande de plus en plus à quoi je sers ? A quoi on sert d’ailleurs de manière générale ? ».

Les mots que l’on répond sont étroits face à la largeur des questions que nous trouvons dans chaque appartement où nous déposons de la nourriture. Ils sont ceux du réconfort, ceux qu’on utilise comme des bouts de bois auxquels on s’accroche sans savoir où le courant nous porte. Nous ne savons pas quoi faire de nos mots comme de nos mains face au désarroi que sème la situation. Nous ne nous touchons pas pour nous saluer, nous nous touchons avec des mots simples, des plis au coin des yeux au dessus des masques. 

Récemment il y a eu un impair. Lors de la dernière livraison. Une fois n’est pas coutume, un immeuble cossu du centre-ville. L’interphone ne fonctionne pas, nous n’avons pas le code et, au téléphone, la dame n’est pas capable de se souvenir de celui-ci. Elle nous ouvre et nous dit que l’on est cruel de l’avoir fait descendre. Nous comprenons vite pourquoi. Elle est très affaiblie du fait de son âge. Elle reste longuement dans le couloir, ouvre sa boîte au lettre et trouve un Paris Match. «  Au moins ceux-ci, ils ne m’ont pas oublié », puis se retourne vers nous et nous reproche d’avoir « encore laissé les vélos dans le couloir ». Nous devons lui ré-expliquer qui nous sommes et pourquoi nous venons.

Elle recouvre alors sa lucidité puis et nous amène au bout du couloir face à l’escalier. Elle se tourne vers nous : «  il va falloir que je m’avale ça maintenant », elle tend la main. Cas de conscience. Nous nous efforçons de respecter scrupuleusement les un mètre. Toujours. On désinfecte nos gants dans le camion. « Je n’y arriverai pas toute seule, il ne fallait pas me faire descendre ! ». On se regarde avec mon collègue de tournée, mais nous n’avons pas le temps d’échanger, elle a déjà mis sa main dans la mienne. Dès lors, il est trop tard pour un retour en arrière. Je lève un peu la mienne pour lui donner de la hauteur et de quoi s’appuyer pour la première marche. Puis les suivantes. Chaque pas est un supplice, nous faisons des pauses régulières. On reprend à chaque fois qu’elle recommence à nous interroger sur nos occupations ou sur le nombre de personnes dehors. Je sens bien que tenir une main est pour elle plus qu’un soutien pour monter. C’est surtout un appui moral qu’elle trouve dans ses paumes liées. Un réconfort qu’elle fait durer quelques pas alors que nous avons fini de monter les escaliers, et que nous entrons dans son appartement aux vieux meubles patinés et aux couvertures colorées. Nous déposons les sacs lourds. Elle nous en demande l’inventaire. Nous n’avons pas le cœur de ne pas prendre le temps de le lui faire. En fonction de ce qu’elle découvre, farine, céréales, sardines, chocolat, elle approuve ou réprouve le contenu. Elle nous demande ce qu’elle va faire avec le chocolat en poudre, on lui suggère du chocolat chaud, ce qui lui donne le sourire. Elle veut savoir s’il y a à boire, juste 6 briques de lait, lui indique t-on. « Non mais vraiment à boire, du coca par exemple, ou du pastis, tiens, j’ai bien le droit de temps en temps ! ». Nous sourions, avant de partir je lui demande de vérifier si elle n’a pas le code de la porte d’entrée de l’immeuble pour la prochaine fois, « mais si c’est 1929, mon fils a fait exprès, mais là il est dans le nord de la France, à Bordeaux ». Pourquoi 1929 ? demande l’autre bénévole. « Parce que c’est l’année où je suis né ». 90 ans, cette dame a 90 ans, elle est seule, malade, elle n’a vu que nous et une amie depuis le début du confinement d’après ses souvenirs fragiles. « Heureusement j’ai encore des provisions ».

Une fois en bas, je vérifie que le code qu’elle m’a donné fonctionne. La porte ne s’ouvre pas. Il faudra la rappeler, une fois au siège, pour essayer de démêler l’affaire et trouver quelqu’un qui lui rende visite régulièrement. Le temps de gravir 2 étages à 3 dans des escaliers on mesure parfois mieux ce qu’est la solitude qu’en d’autres occasion. Il y aura un besoin de consolation à rassasier après tout ça.

Des mains à tendre encore, tant elles sont déjà nombreuses à l’être partout dans le pays. 

C’est sûrement un des plus beaux versants de l’épisode sinistre que nous traversons, une solidarité renouvelée, diffuse et massive. 

Là où certains politiciens voyaient dans le confinement un moyen de surenchérir les lueurs désuètes de l’étoile de shérif dont ils se sont affublés à coup de couvre-feu, de drones, de pression sur la police pour intensifier les contrôles. Une grande part de la population répond à leurs névroses par des gestes solidaires. Un raz-de-marée d’empathie qui, espérons-le, emportera dans les tourbillons de l’oubli les mobiliers anti-sdf et arrêtés anti-mendicités encore debout dans l’Hexagone. 

Montrez-leur à ses tenants de l’individualisme et de la loi du marché ces supporters ultra organisant une cagnotte pour les personnels soignants, ces restaurateurs et commerçants proposant des cagettes solidaires. Montrez-leur ces bénévoles d’un club de foot livrant les personnes dans le besoin, ce sportif de haut niveau s’engageant pour le nettoyage d’un hôpital. Montrez-leur ces maraudes s’organisant sur les réseaux sociaux, passant par la confection de repas puis la livraison à des personnes à la rue, ces associations et collectifs s’organisant pour la répartition alimentaire là où l’État ne suit pas. Montrez-leur ces locataires faisant du bruit pour demander un moratoire sur les loyers, cette maison de quartier organisant la solidarité. 

Montrez-leur, qu’ils comprennent que certaines choses ne s’achètent pas et mieux, n’ont pas de prix.

Toutes ces initiatives, le succès qu’elles rencontrent, le nombre de demandes de bénévolat dans les associations montrent que quelque chose naît, que notre pays regorge de personnes volontaires, répondant à la question « à quoi je sers ? » par une volonté d’engagement, de solidarité avec celles et ceux les plus exposés. Sur la question alimentaire, la santé, le logement. 

Qu’adviendra-t-il de cette solidarité après ? Elle ne se dispersera pas d’un coup de claquement de doigts estival, il en restera évidemment quelque chose. A fortiori quand la situation socio-économique s’annonce délicate pour un grand nombre de personnes. Des chemins se clarifient, d’autres se créent.

Deux visions de l’après se font dès lors plus nettement jour. Celle des shérifs de pacotille dont la foi en l’humanité s’arrête au premier moyen de coercition venu, contre celle du commun et de l’entraide, qui gage de se faire confiance et de faire bloc face à l’événement. 

C’est cette perspective que nous ne devons pas laisser filer entre nos doigts, c’est celle là qui doit guider le jour, le mois, l’année, le siècle d’après. Ce sera la meilleure réponse à notre utilité individuelle, et mieux encore collective.

Gentrification

Cette semaine le baromètre du site seloger.com est tombé, il est éloquent : en un an les prix de l’immobilier ont augmenté de +6,5 %. En 5 ans c’est plus 20 % à Toulouse !

Ce que nous pressentions il y a quelques années, puis que nous avions documenté avec rigueur dans un rapport du DAL 31 qui avait fait grand bruit, se vérifie malheureusement : la gentrification dévore Toulouse, et ce sont ses habitant-e-s et son identité qui sont mis en péril.

Expliquons nous :
La gentrification est un phénomène que l’on peut définir ainsi : des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social d’un quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure.

À Toulouse les quartiers du centre-ville sont particulièrement touchés par ce fait urbain qui s’étend désormais sur les quartiers alentours. Souvent l’argument avancé pour ce qui n’est autre qu’un déclassement des habitant-e-s est la mixité sociale. En vérité, c’est une politique de déplacement de population qui s’opère dont sont victimes les Toulousain-ne-s n’ayant pas assez de ressources pour suivre l’augmentation des prix. Combien de nos ancien-ne-s se privent de repas car ils n’arrivent plus à payer leur loyer ? Combien de jeunes couples partent de Toulouse car ils ne trouvent plus de logements accessibles et adaptés à la taille de leur famille ?

Pour être remplacés par qui ? par quoi ? D’abord par un dogme, celui de l’attractivité à tout prix afin de faire de Toulouse une vitrine commerciale et touristique aseptisée et sans caractère. Le lobby Toulouse 2030 à qui M. Moudenc avait déroulé le tapis rouge il y a un an est très clair : « Toulouse doit devenir une ville du tourisme d’affaire ». Et tant pis si cela se fait au détriment de l’écologie, que ce soit en promouvant un tourisme de masse énergivore et l’éloignement des habitant-e-s historiques, contribuant encore à l’étalement urbain.

Les touristes, mais aussi les investisseurs. Il a 42 ans, c’est un cadre parisien, il n’a pas d’enfants, et il gagne aux alentours de 6 000 euros par mois. Lui, c’est l’investisseur type à Toulouse d’après une récente étude. Il n’achète pas dans notre ville pour y vivre, mais pour s’assurer une rente locative et a donc tout intérêt à ce que les prix continuent leur progression, c’est même l’argument principal des brochures des promoteurs.

Toulouse devient un petit Bordeaux. Une réserve foncière et immobilière pour les riches Parisiens souhaitant étoffer leurs comptes en banque déjà fournis. Notre ville a une Histoire, une culture, des caractères, des identités qui doivent la faire s’ériger contre cet accaparement de l’immobilier et des biens publics, qui chasse les sien-ne-s. Au pays de la chocolatine n’acceptons pas que le pain au chocolat devienne roi !

La gentrification expose à ce que notre ville se ternisse. Elle divise, fracture, laisse de côté. Les disparités entre quartiers deviennent considérables, et fissurent la communauté toulousaine.

La hausse des prix est un choix politique. Celui du laxisme de l’actuelle municipalité face aux spéculateurs. Il est temps de remettre de l’ordre dans cette zizanie urbaine. À commencer par l’encadrement des loyers, la construction de logements sociaux adaptés aux ressources des demandeurs, la possibilité d’en construire en centre-ville, et de faire des logements HLM des logements de pointe au niveau de la transition écologique. C’est aussi repenser les quartiers, la question de leur aménagement, du cadre de vie, de la densification qui peut être autre que contrainte et verticale.

Agir contre la gentrification doit nous permettre de faire communauté, de protéger notre ville et ses habitant-e-s face à la cherté du logement. Toulouse rayonne par l’aéro-spatial, par ses valeurs, par sa gastronomie, par le rugby, elle doit être, comme sa devise, ambitieuse et ne pas s’en contenter. Notre ville peut s’ouvrir un nouvel horizon à la hauteur de son Histoire et de sa prestance : celles d’une ville solidaire et écologiquement en pointe. Notamment via un grand projet écologique, sur lequel je reviendrai bientôt plus longuement : la rénovation thermique et phonique des logements et leur accessibilité pour tou-te-s.

Ebru par dessus les toits…

Le Comité de soutien à Ebru Firat a demandé la contribution de militant-e-s pour poursuivre la campagne demandant sa libération. Voici la mienne: Depuis septembre dernier le ciel est moins léger à Toulouse, les reflets de brique sont plus acides. La tragédie que vit Ebru Firat nous touche forcément, tant elle pourrait être une connaissance, notre camarade, notre amie, notre fille, notre sœur.

Depuis septembre dernier le ciel est moins léger à Toulouse, les reflets de brique sont plus acides. La tragédie que vit Ebru Firat nous touche forcément, tant elle pourrait être une connaissance, notre camarade, notre amie, notre fille, notre sœur. 

Je ne connais pas Ebru mais quelque chose dans son visage m’est forcément familier, un sourire, une lumière dans le regard qui marque toute l’espérance et la volonté avec lesquelles peuvent parfois s’engager les jeunes dans des combats pour un monde meilleur, plus juste, plus tolérant. Et quel combat ! Partir au côté du peuple kurde pour lutter contre Daesh et les despotes de la région Erdogan en tête. Tout laisser pour ses idées, dans l’ombre sans lumière, en toute humilité, pour lutter aux côtés d’un peuple, qui est aussi le sien, opprimé de manière séculaire. 

Ebru Firat est une combattante kurde, emblème de la lutte pour l’émancipation des minorités, emblème de la lutte contre le patriarcat, une place des femmes qui donne à penser dans notre pays où à travail égal les femmes touchent moins que les hommes. 
Le DAL, qui fait partie du réseau international No Vox, rassemblant des mouvements luttant pour le droit au logement mais aussi pour le droit à la terre, se sent forcément proche de celles et ceux qui se battent pour les arpents de leur peuple comme c’est le cas au Rojava. Le DAL se sent forcément proche de toutes les femmes qui luttent pour l’égalité, nos luttes étant le plus souvent menées par elles qui prennent leur destin en main ainsi que celui de leurs familles
.
Ebru Firat est aussi une étudiante toulousaine, issue d’une génération qui prend la dégradation des conditions de vie de plein fouet dans l’Hexagone, et qui voit poindre à l’horizon un hiver inquiétant où le repli sur soi et l’intolérance tombent comme de la neige sombre sur notre société. Ebru de cette jeunesse qui s’est mise debout au printemps dernier devant une loi incarnant à elle seule tous les désirs de la Troïka. Ebru de cette jeunesse que l’on dit souvent nihiliste, désabusée, mais qui est bien vivante et qu’on n’empêche pas de rêver même quand on essaie de réduire son temps de repos. Ebru, d’une jeunesse qui a en fait plus d’un idéal dans son sac et qui a la lourde mission de faire face à l’hiver qui vient. Ebru, d’une jeunesse à qui il reste l’espoir comme numéro d’écrou.

Ebru dans son combat, derrière ses barreaux est une des nôtres. Nos luttes peuvent sembler dérisoires par rapport à la sienne, mais il est de notre devoir de lutter où l’on est, près de nos murs, dans nos quartiers, dans notre ville qui est aussi la sienne. Ebru, nos luttes c’est notre manière de ne pas oublier celles et ceux qui sont passé-e-s avant nous, celles et ceux qui comme toi sont privé-e-s de liberté, celles et ceux qui partout dans le monde refusent la fatalité. 
Ebru, nos luttes c’est notre manière de t’envoyer un mandat. Un mandat par dessus leurs murs, un mandat entre leurs barreaux, un mandat par dessus leurs toits. On pense à toi.

François Piquemal (Porte-Parole Sud Ouest DAL).

https://www.facebook.com/Libert%C3%A9-pour-Ebru-Firat-1661001054210428/

https://www.change.org/p/jean-marc-ayrault-libert%C3%A9-pour-ebru-firat?recruiter=616821107&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink

Garde Ta Ligne!

Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai pris le train, ni de ma première bouchée de pain. Par contre je me souviens bien de mon premier vol en avion et de de la première fois où j’ai goûté du foie gras. A bien y penser rien d’étonnant. Prendre les trains est pour beaucoup d’habitants de la France aussi courant que la baguette au repas.

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 Une question

Je me souviens plus de mon premier train, mais je me rappelle bien les prairies, les collines, les montagnes au loin, les arbres, le ciel gris qui varie au fil des kilomètres, le fil bleu à l’horizon qui est l’océan, les zones boisées, les zones périphériques, la ville, les villes : l’apprentissage des paysages d’un pays.

Je ne me souviens pas de mon premier train mais je me souviens bien de la première question qu’il m’a posé liée à la découverte des wagons du bout du train dans lesquels mes parents et moi n’étions pas autoriser à nous asseoir. Pourtant en me promenant dans le train ou en suivant les grands au wagon-restaurant, j’avais bien saisi que ces wagons « numéro 1 », c’était comme ça que je les appelais, étaient plus spacieux, avec des fauteuils plus confortables. Je découvrais alors la Première et la Deuxième classe.

J’avais du mal à saisir, que la Première soit réservée à quelques uns, et je proposais pour résoudre ce problème d’envisager une rotation parmi les voyageurs durant le voyage. Après réflexion, face à la complexité de passage qu’aurait produit un tel mouvement, j’en arrivais finalement à une option plus simple : aménager tous les wagons de Seconde classe en Première classe afin que tout le monde puisse profiter d’un meilleur confort. Etonnamment le bon sens ou un certain altruisme ne me faisait pas pencher pour une transformation des wagons de Première en wagons de Seconde classe.

C’est pourtant cette dernière solution que porte en somme le gouvernement dans la réforme sur la SNCF. Au lieu de tendre à ce que le reste des salariés du pays puissent atteindre les supposés « privilèges » des cheminots, qu’il serait plus juste d’appeler des « droits », il préfère niveler par le bas.

La cavalerie lourde

Et pour faire passer cette « réforme » régressive, Messieurs Philippe et Macron peuvent compter avec leur cavalerie lourde pour relayer sur les ondes radios et télévisées les fantasmes sur les cheminots privilégiés. Bien sûr ceux qui se fendent du « courage » de s’attaquer au statut de cette profession en ont beaucoup moins quand il s’agit de s’interroger sur le fait qu’un humain, Bernard Arnault, puisse en deux secondes toucher ce que gagne une grande partie de ces mêmes cheminots en un mois. Le pire de cette communication, aussi malhonnête que balourde, est qu’en partie elle fonctionne.

A croire que vouloir rendre son voisin aussi infortuné que soi semble un mantra toujours efficace, faisant appel à un bas instinct que l’on a tous connu au boulot: on est tous notre privilégié du quotidien, le collègue qui en fait un peu moins, l’ami qui a des meilleures horaires que nous…Mais franchement en quoi le fait que les cheminots aient moins de droits que nous va améliorer notre quotidien?

Comme l’a bien dit M.Besancenot on est tous le cheminot de quelqu’un. A fortiori lorsqu’on le côtoie quotidiennement, contrairement aux PDG du CAC 40. Car si le mantra fonctionne c’est finalement que le cheminot paraît atteignable à tous les habitants quand le PDG aux profits mirobolants semble lui trop éloigné pour que l’on s’attaque à ses vrais privilèges.

Quand on déclare la guerre au mauvais ennemi, on mène toujours de mauvaises batailles, à l’instar de celle que mène le gouvernement en se servant des « usagers » comme chair à canon médiatique pour prendre en otage le service public du rail.

La seule chose qui ruisselle actuellement c’est la précarité

C’est bien de cela dont il faut convaincre toutes celles et ceux qui s’y font embrigader, les encourager à la désertion de l’armée de la rigueur et de la casse du service public. Faire comprendre que ce qui est en jeu c’est de garder nos lignes, les petites et les grandes, et que cela passe par garder la ligne des cheminots pour en faire une ligne d’horizon à atteindre pour tou-te-s à court terme. Car bien sûr si la ligne des cheminots se brise, c’est toutes les autres qui vont subir le poids du ruissellement de la précarité derrière, et à propos de ruissellement, il serait bon de rappeler que la seule chose qui ruisselle des réformes gouvernementales c’est bien la précarité : APL, retraites, service public des transports…Soutenir les cheminots n’est pas une histoire de posture, c’est un choix de société entre vouloir tendre à plus de droits sociaux ou le rabaissement de ceux de tous, c’est un choix entre l’ambition et la médiocrité. Le gouvernement actuel ne déroge hélas pas des précédents en préférant la seconde.

Trente ans après mon premier train, il y a toujours une Première et une Seconde classe, et les gouvernements du néo-libéralisme, de la rigueur, du « réformisme », de la « concertation », de la « modernisation », nous ferons toujours voyager en seconde. Jusqu’ici ils étaient obligés de nous supporter à quelques wagons d’eux, désormais le projet sans projet de l’ex candidat Macron prend forme : la Première sera dans l’avion ou sur les LGV, la Seconde dans les covoiturages ou dans les bus mis en place par ses soins mais que lui et ses amis ne prennent jamais. Les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien se croiseront peut être encore dans les gares mais ne prendront plus les mêmes trains ensemble. La boucle sera bouclée.

Viser la Première plutôt que l’accoudoir

La voilà la « modernité », des bus qui cassent le dos et nous éloignent le uns des autres, des bus qui passeront peut-être par les villes ou villages où des gares ont déjà été supprimées et ou certaines risquent de disparaître dans la continuité de la réforme actuelle. Il n’y pas qu’un statut, il y a un service public, l’accès des transports pour le plus grand nombre, peu importe où l’on se trouve sur le territoire. Les trains c’est du patrimoine, du bleu en Bretagne, de l’orange en France Comté, du quotidien, des souvenirs mêlés, des histoires, des retards parfois, des séparations douloureuses, des retrouvailles aussi, des paysages, un exploit technologique qui nous met à une journée de Lille quand on est à Toulouse, une carte postale de la France à l’étranger. C’est notre enfance, et même allons plus loin, c’est aussi un peu de notre identité qu’on démantèle.

Trente ans après ma question reste en suspens. La réponse du gouvernement à cette question est d’attaquer les « privilégiés » de la Seconde qui ont droit à 2 centimètres d’accoudoirs en plus que leurs voisins. Peu convainquant. Je n’ai pas renoncé à m’asseoir sur les fauteuils de la Première, mais je sais que je ne m’y sentirais vraiment à ma place que si tout le monde peut faire de même. Les fauteuils de la Première classe ça fait longtemps qu’ils devraient être dans tous les wagons au prix de la Seconde, c’est cela le sens du progrès et de la modernité, comme l’éducation et la santé pour tous pourtant réservées à la Première au temps rêvé de M. Macron….