L’amour des siens ce n’est pas la haine des autres

Tout le monde se souvient où il était le 13 novembre 2015, le jour des tueries du Bataclan à Paris. On a tous appelé des proches présent.e.s dans la capitale, nous nous sommes inquiété.e.s légitimement pour eux. On connaît à minima quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît un proche tué ou blessé. Au Droit Au Logement (DAL), c’est Matthieu Giroud, géographe proche de l’association, qui y a perdu la vie. Sa compagne, Aurélie Silvestre, a écrit un très beau livre sur l’après, Nos 14 novembre

Ce sentiment de temps qui reste suspendu à l’indécision de l’horreur, nous l’avons vécu à Toulouse trois ans plus tôt, lors d’une longue semaine achevée dans l’horreur le 19 mars 2012. Mohamed Merah faisait alors irruption dans l’école juive Ozar Hatorah où il a assassiné, en poussant l’indécence jusqu’à se filmer, Jonathan Sandler, 30 ans, ses deux fils Arié, 6 ans et Gabriel 3 ans, puis la fille du directeur de l’école, Myriam Monsonego 8 ans, avant de blesser grièvement Aaron Bijaoui 15 ans, qui sera hospitalisé jusqu’au 12 avril suivant.

Jonathan, Arié, Gabriel, Myriam, Aaron. Des noms qui viennent s’ajouter à ceux d’Imad Ibn Ziaten 31 ans, Abel Chennouf 26 ans, Mohamed Legouad 24 ans et Loïc Liber 28 ans.

Chacun se souvient de l’ambiance qui régnait depuis le 13 mars autour de celui qu’on appelait alors « le tueur au scooter », et où il était quand il a appris la tuerie du 19 mars.  Pour ma part c’était dans la salle des profs du Lycée Stéphane Hessel de Jolimont, situé à 20 minutes à pied de l’école Ozar Hatorah, où j’étais alors enseignant stagiaire.

Ces tueries, dont personne n’avait compris au début qu’elles avaient débutées le 11 mars par l’assassinat à Toulouse d’Imad Ibn Ziaten, militaire d’origine marocaine, sont alors présentées médiatiquement comme un “obscur règlement de compte”. 

Cependant, lorsque survient l’assaut de Merah à Montauban conduisant à la mort des militaires Abel Chennouf et Mohamed Legouad, tous deux d’origine algérienne, et rendant Loïc Liber tétraplégique, un lien est fait entre les deux événements ciblant  des victimes exerçant la même profession.

En ville les discussions vont alors bon train. Chacun a sa théorie sur “le tueur au scooter” : déséquilibré, membre de l’extrême droite, la piste d’un terroriste islamiste n’est pas la plus avancée. Seuls quelques agents du renseignement territorial, peu écoutés et malmenés par les politiques de l’époque, songent sérieusement à cette possibilité. Une hypothèse avérée, lorsqu’après la troisième vague de tueries guidée par un antisémitisme crasse, l’étau se resserrera progressivement autour d’un membre identifié comme appartenant à la mouvance salafiste toulousaine : Mohamed Merah. 

Mohammed Merah? Tout sauf un « loup solitaire » comme décrit par certains à l’époque à des fins politiciennes, ainsi que le montre l’historien Jack Thomas dans son récent livre.


Les tueries de Mohammed Merah sont des attentats djihadistes, les premiers d’une longue série mortifère, qui passeront par ceux de « Charlie », où la ville rose a perdu Bernard Maris, à ceux du Bataclan, de Nice, l’assassinat de Samuel Paty et d’autres encore.

Mohamed Merah a choisi ses victimes parce que militaires représentants l’État Français, vu par lui comme des traîtres aux origines qu’il leur prêtait. Mohamed Merah a choisi ses victimes parce que juives, guidé par son anti-sémitisme abject, rappelant tant de souvenirs douloureux pour les personnes de confession juive qui ont eu tellement à souffrir dans l’Histoire de notre pays et de notre ville.

J’ai terminé mon stage au lycée Stéphane Hessel à la fin du mois mars 2012. J’ai eu mon concours de Professeur de Lettres Histoire-Géographie début juillet. Je suis parti en septembre dans le cadre d’un report de stage à Bamako pour le Droit Au Logement avec le réseau No-Vox. Il était question que j’aide pendant six mois à la mise en place d’un Forum des Mouvements Sociaux Ouest Africains. La guerre a éclaté. Au nord, les groupes djihadistes Ansar Dine, Aqmi, Mujao prenaient les villes une à une : Gao, Kidal, Tombouctou…

Il était devenu inconcevable dans ces circonstances de mettre en place ce Forum. Je suis donc resté à Bamako, quartier Niamakoro Sebougouni, dans les locaux de l’Union, grande association qui s’occupait aussi bien des « déguerpissements », des expropriations de terre, des aides domestiques. J’ai un peu aidé et surtout beaucoup appris. Notamment que dans les premières victimes de l’idéologie fondamentaliste, il y a toujours ceux jugés trop modérés : 80 % des victimes du djihadisme terroriste sont des musulmans. 

Je me remémore en écrivant ces lignes, d’une journée de décembre à Ségou, une fin d’après midi qui donne des reflets roses au fleuve Niger, où un vieil homme nous racontait son fils assassiné. C’était le père d’un des soldats maliens faits prisonniers puis exécutés par les jihadistes à Anguel’Hoc. Ces paroles ressemblaient à celles des parents des victimes de Merah, comme Latifa Ibn Ziaten ou Albert Chennouf-Meyer quelques mois auparavant. Des paroles qui cherchent à comprendre, des mots qui ne veulent pas se résigner, car c’est leur manière de faire leur deuil aussi bien en France qu’au Mali. 
En France, au Mali, en Syrie, en Afghanistan, ces morts au-delà des frontières sont nos morts à toutes et tous, notre histoire commune face à l’horreur.

Lorsque je suis rentré début 2013 à Toulouse, l’armée française venait d’arriver au Mali, elle allait y rester une décennie dans un conflit inextricable et y perdre 58 militaires. Comme un signe alors que l’armée a reçu l’ordre de se désengager du Mali, nous avons commencé ce 11 mars à commémorer les dix ans des attentats qui ont touché notre ville et notre pays. Une décennie d’attentats sur tous les continents ponctuée par des morts en France et dans de nombreux autres pays. Des morts de toutes origines dont il est de notre devoir d’honorer la mémoire, pour ne pas les oublier, et inlassablement comprendre les ressorts de la haine qui amènent des idéologies qui, sous prétexte de religion ou de politique, répandent la mort. 

C’est pourquoi, avec notre groupe d’élu.e.s nous proposerons un vœu au prochain Conseil Municipal de Toulouse afin de participer à ce travail de mémoire qui sans cesse doit nous rappeler que l’amour des siens, ce n’est pas la haine des autres.