Pour un plan ambitieux de toilettes publiques à Toulouse

Le 2 février dernier un journal local nous racontait la mésaventure arrivée à Claudia dans des toilettes publiques de Toulouse. « Je suis un peu malade, je me suis rendue au Jardin des Plantes pour effectuer mon premier test PCR que je ne voulais pas faire. J’ai vu le panneau affiché sur les sanisettes sur lequel il est écrit uriner dans la rue c’est 150 euros d’amende, ici c’est gratuit. Je suis donc entrée »  

Une fois à l’intérieur, Claudia se rend compte que les toilettes sont sales et fait demi-tour. Avant même de pouvoir sortir, la porte se ferme. « J’ai voulu l’ouvrir, elle est restée bloquée », poursuit Claudia. Le nettoyage des toilettes s’enclenche. Des puissants jets d’eau aspergent la Toulousaine pendant cinq longues minutes.«C’était vraiment angoissant. Je me suis sentie prise au piège. J’ai essayé de me mettre sur les WC mais ils se sont rabattus. C’était un cauchemar ». 

Après son calvaire, trempée et en colère, elle décide d’appeler l’entreprise qui gère les toilettes publiques de la Ville rose, JCDecaux. « Je suis architecte, je connais le mobilier urbain. Ce genre de problème ne doit pas arriver. Au téléphone, un employé me signale que ce n’est pas la première fois que ça arrive dans ces toilettes. Ce n’est pas normal. Si c’était une personne âgée qui avait été prise au piège, elle aurait pu sérieusement glisser et se blesser », grogne Claudia avant d’ajouter: « Si demain je suis davantage malade, je les tiendrai pour responsable ». 

Au delà de ce témoignage, la question des toilettes publiques est éminemment politique cela pour plusieurs raisons :

Un outil de santé publique indispensable dans nos rues, nos transports, nos écoles.

Si le problème des toilettes publiques se pose de manière accrue dans les pays pauvres, Bill Gates en ayant fait d’ailleurs un enjeu majeur de sa fondation, en France c’est un véritable sujet également.

Ainsi l’accès aux toilettes dans les espaces publics et les transports est aujourd’hui encore une préoccupation majeure pour la population, en particulier les personnes âgées, les travailleurs (routiers, chauffeurs VTC, livreurs, commerçants ambulants, etc.), les sans-abris, les femmes enceintes et les familles, mais aussi des personnes touchées par certaines pathologies chroniques.  

Selon une enquête internationale « Hygiene Matters », réalisée par SCA en 2017, plus d’un tiers des Français jugeaient qu’améliorer l’entretien des toilettes publiques aurait un impact sur la santé à l’échelle nationale et 56 % disaient souhaiter que les politiques s’en préoccupent davantage. 

Pour toutes les personnes prioritaires, les sorties du quotidien et la vie sociale peuvent très vite devenir des sources de stress et d’anxiété, particulièrement si l’accès aux toilettes dans les espaces publics et les transports n’est pas assuré. La crise de la Covid-19 a accentué cette difficulté du quotidien avec une hausse de fréquentation de 17% en un an, avec des sanisettes fermées pendant le confinement (espaces publics, commerces, transports, etc.), et dont la réouverture reste encore très partielle.  

La question des toilettes à l’école, en particulier à l’école primaire est un vrai sujet de santé publique, qui mobilise depuis des années les associations de parents : saleté, vétusté ou dysfonctionnement des équipements, manque d’hygiène, manque d’intimité et de tranquillité… 66 % des enfants affirment ainsi ne pas utiliser les toilettes à l’école selon l’étude « Toilettes à l′école : les enfants au bout du rouleau » 2018 – Essity).

Très tôt le tabou s’installe, le sujet étant peu évoqué par les parents, et des stratégies d’évitement sont mises en place par les enfants. Une situation aux multiples impacts : douleurs, infections urinaires, constipation, gastro-entérite… Perturbations psychologiques (peur d’être enfermé par ses camarades dans les toilettes par exemple), problèmes de concentration et impacts sur les résultats scolaires.  

A Toulouse une politique symptomatique de l’infantilisation des habitants et soumise aux intérêts privés.

A Toulouse nous comptons 67 toilettes publiques parfois mal réparties sur le territoire avec des secteurs et quartiers qui en sont démunis comme la Cartoucherie, Les Izards, Lalande, Sept Deniers, Casselardit, Purpan. 

Il y a donc une toilette publique pour 7 158 habitants, contre une toilette pour 2 220 habitants à Lyon, grande ville la plus avancée sur le sujet. Toutes nos sanisettes sont gérées par JC Decaux contre seulement le quart des sanitaires lyonnaises. Toulouse en déléguant totalement la gestion des toilettes à une société privée fait ici une mauvaise affaire financière. Quand ce n’est pas Vinci qui profite des profits des parkings, c’est JC Decaux qui fait des bénéfices importants sur les toilettes.

Ainsi à Toulouse, la mairie dépense près de 1,5 million d’euros par an pour ses 67 toilettes, gérés intégralement par JC Decaux. Cela équivaut à un coût annuel de 22 388 euros par an pour chaque toilette contre un coût de 12 345 euros à Lyon. Un différentiel de près de 10 000 euros donc pour chaque toilette publique, rapporté aux 67 toilettes publiques, ce différentiel s’élève à pas moins de 670 000 euros.

Une gestion symptomatique de la délégation des services publiques et ici de leurs profits à certaines grandes entreprises à rebours de l’intérêt commun. Mais ce qui est aussi assez révélateur c’est ce que relève Claudia «  J’ai vu le panneau affiché sur les sanisettes sur lequel il est écrit uriner dans la rue c’est 150 euros d’amende ». Pour être tout à fait juste l’amende annoncée n’est pas de 150 mais de 450 euros. Cette menace associée aux plaques de taule installées par la mairie sur le principe de « l’arroseur arrosé » n’ont d’ailleurs quasiment aucun effet pour dissuader les gens d’uriner dans la rue par manque de toilettes publiques.

Cela est assez révélateur du rapport aux habitants d’une partie de la majorité municipale. Alors que les habitants ne bénéficient pas de suffisamment de sanisettes accessibles, la politique publique est finalement la menace et la répression. Ce panneau sur les toilettes pourrait être utilisé pour mettre une carte indiquant toutes les sanisettes publiques existantes dans la ville, ou pour faire passer des messages de santé publique. Au contraire c’est un message de menace pour celles et ceux qui ne peuvent pas avoir accès aux toilettes publiques car indisponibles pour diverses raisons.

Derrières les toilettes publiques un modèle écologique et social à développer.

En attendant que comme le suggère le sociologue Julien Damon soient mis en place des quotas au niveau national voici plusieurs propositions que nous soumettons un véritable plan d’action concernant les toilettes publiques à Toulouse afin que notre ville soit exemplaire sur ce sujet de santé publique majeur .

Cela passe notamment par l’objectif d’une toilette publique pour 2 000 habitants, soit 170 toilettes publiques gratuites supplémentaires d’ici 2026. Si une dizaine d’uritrottoirs ont récemment été acquis par la Métropole, il faut aller beaucoup plus loin.

Afin d’atteindre cet objectif nous préconisions de lancer des appels d’offre pour des toilettes écologiques autonomes ou fonctionnant au lombri-compostage et plus adaptés aux usages féminins jusqu’ici souvent laissés de côté.

Ainsi d’après les informations que nous avons recueillies si le coût d’installation de ces toilettes (environ 30 000 euros) est supérieur à ceux proposés par JC Decaux (entre 10 000 et 20 000 euros), leur coût de gestion annuelle est largement inférieur : 520 euros/ an contre 20 000 euros par an pour JC Decaux (sans compter les fluides !). Ainsi si l’on calcule le coût de revient d’une toilette publique sur 10 ans, acquisition et entretien annuel compris, cela reviendrait à 3 520 euros/ an contre… 21 500 euros pour un toilette JC Decaux. Un différentiel de 17 960 euros qui permettrait de financer un emploi au Smic par an ( 18 996 euros).

Car c’est l’un des autres leviers que nous souhaiterions voir advenir : mettre en place un personnel municipal dédié aux toilettes publiques, que cela soit pour assurer la bonne tenue de ceux-ci, expliquer le fonctionnement des toilettes écologiques si nécessaires, donner des conseils sanitaires. Une présence humaine peut avoir un rôle de sentinelle, ou même d’apaisement des conflits. C’est aussi un outil de sûreté publique et de diminution des incivilités.  Cette présence humaine pourrait aussi avoir un effet rassurant pour les femmes utilisant ces équipements, plus méfiantes à leur encontre, comme le montrent les sondages disponibles.  

Ces agents pourraient être aussi acteurs d’une campagne de sensibilisation sur les toilettes à l’école et ses enjeux sanitaires et éducatifs. Une attention particulière doit en effet être apporté aux enfants malades et porteurs d’un handicap et nous demandons que la question des toilettes soit intégrée au projet d’accueil individualisé (PAI) pour les enfants qui en bénéficient, et dans la mise en place en cours de l’école inclusive. L’aménagement en concertation avec les personnels et les parents d’élèves pour améliorer l’usage des toilettes à l’école.

De même ils seront acteurs d’un plan stratégique de localisation des toilettes publiques, notamment sur les réseaux de transports en commun à intervalle régulier. Il est aberrant de placer une sanisette sur une place publique. Du fait du tabou qui entoure les toilettes, il faut privilégier des lieux plus abrités des regards, avec un sas d’entrée. 

En attendant la mise en place de ce service public et des toilettes publiques écologiques, voici des initiatives qui pourraient être prises à la réouverture des commerces et restaurants : une initiative “cafés citoyens au quotidien” comme dans la Métropole de Nantes, avec ce label qui regroupe 18 bars acceptant de laisser les passants utiliser leurs lieux d’aisance gratuitement.