Pour une ville OKLM

10 fois plus de débit, 10 fois plus d’objets connectés simultanément, 10 fois moins de temps de réponse, c’est ce que promet la 5G. Toulouse va passer à la 5G dès son lancement commercial en 2020. Des antennes ont déjà été installées dans notre ville, notamment dans le secteur de Francazal.

L’arrivée de la 5G est annoncée en grande pompe par l’actuelle municipalité, comme un élément d’attractivité pour notre ville. Pourtant, derrière cet argument discutable, se cache un envers du décor beaucoup moins idyllique. Ainsi, pour que le réseau soit efficace, il faudra ériger beaucoup plus d’antennes-relais, environ une tous les 1 500 mètres. À terme, 20 000 satellites transmettront les données, partout sur terre.

Cette condition risque d’étendre le nombre de personnes électro-hypersensibles, déjà estimé à plusieurs millions en France, un risque sanitaire dénoncé par de nombreux chercheurs. En 2017, 180 scientifiques et médecins du monde entier avaient signé « l’EU 5G Appeal », qui réclamait l’arrêt du développement de la 5G, jusqu’à ce qu’il soit établi qu’elle ne présente aucun danger. Parmi eux 5 Français : Marc Arazi, physicien ; Dominique Belpomme, professeur de cancérologie à l’université Paris-Descartes ; Philippe Irigaray, docteur ès Sciences en biochimie ; Vincent Lauer de la coordination nationale contre les antennes-relais ; et Annie Sasco, médecin épidémiologiste du cancer. La ville de Bruxelles a même mis fin à son expérimentation, refusant que ses habitant-e-s soient des rats de laboratoire.

Mais au-delà de ce risque sanitaire, la 5G pose la question de la ville connectée à tout prix, y compris celui de la destruction écologique, car tout un tas d’objets connectés énergivores verront le jour pour s’adapter à ce changement de technologie. À tel point que certains parlent ‘’de changement sociétal sans précédent à l’échelle mondiale’’, avec l’arrivée de nouveaux objets connectés, 155 milliards d’ici 2025 » [1], auxquels il faudra bien se résoudre, pour une grande partie des personnes, à acheter pour rester ‘’connecté’’. »

L’installation de la 5G, incitant à aller toujours plus vite sans savoir bien pourquoi, montre une nouvelle fois le décalage entre la communication sur l’écologie et les actes réels.

Finalement, alors que 11 millions de personnes en France sont touchés par la précarité numérique, est ce qu’une ville intelligente est celle qui dispose de la 5G ou celle qui garantit un accès et une formation au numérique à toute-s- ses habitant-e-s ? Dans quelles villes voulons-nous vivre ? Des villes où tout va toujours plus vite ? Où les liens se défont; ou au contraire construire une ville où il est possible de refaire communauté ? Si tel est notre chemin, alors il faut repenser le temps dans nos villes, plaider pour des « villes au calme », face aux villes de la CAME.

La CAME, c’est la mythologie mortifèrere de nos élites obsédées par la Compétitivité, l’Attractivité, la Métropolisation et l’Excellence. Ce concept a été forgé par l’économiste Olivier Bouba-Olga et le sociologue toulousain Michel Grossetti. Il désigne le logiciel de pensée qui guide les politiques publiques et les grands projets qui se développent dans toutes les grandes villes françaises.

La CAME met en concurrence les villes entre elles, mais aussi leurs populations. C’est la guerre de tou.te.s contre tou.te.s. Au nom de l’attractivité, les processus de gentrification sont imposés, le patrimoine historique des villes bradé, leurs centres-villes « aseptisés » des classes populaires. On tue les villes et leurs identités, on arrache leurs âmes. Toulouse n’est pas en reste de ce point de vue là : Place de l’Europe, Quai Saint-Pierre, La Grave, Place Saint-Sernin, Quartiers de la gare… On ne compte plus les lieux du centre-ville livrés à la gentrification au nom de la CAME.

Cette overdose conduit aussi à multiplier les grands projets inutiles et énergivores. Ici la Tour d’Occitanie et son quartier d’affaire compteront 300 000 m² de bureaux alors que 240 000 m² sont aujourd’hui vides à Toulouse. Là le nouveau Parc des Expos surdimensionné. Tous deux au nom de leur prétendue capacité à attirer les « touristes d’affaires ». Les politiques publiques d’aménagement ne se font plus d’abord pour les habitant-e-s mais pour les ultra-riches.

La plupart des élites politiques des métropoles sont aujourd’hui intoxiquées à la CAME, et ne se rendent pas compte que leur dépendance nous envoie dans le mur du désastre écologique et de la guerre sociale, titre de l’excellent livre de Romaric Godin. Nous devons changer de logiciel. Rapidement.

En effet, aucune considération ni sociale ni écologique n’est prise en compte par la CAME : ségrégation urbaine, privatisation des espaces, minéralisation et artificialisation des sols, îlots de chaleurs, etc. Ce qui guide tout ça : une visée économique pourtant très discutable.
C’est de cette overdose intenable pour la vie et l’écosystème qu’il faut sortir, c’est un nouvel horizon pour la ville qu’il nous faut tracer. Finie la ville qui carbure à la CAME, à nous de construire une ville désintoxiquée, une ville au calme.

Qu’est-ce que serait une ville plus calme ?

Une ville libérée du tout marchand, au sein de laquelle tout ne se vend pas et ne s’achète pas. Une ville dans laquelle la décélération permet de construire une meilleure relation à soi, aux autres et à l’environnement. Une ville où l’on se réapproprie le temps afin de pouvoir répondre aux besoins et prendre soin de chacun.e.

Une ville où il n’y a peut-être pas la 5G dans le métro, mais où celui-ci est accessible logistiquement et financièrement à tous les habitants et où ceux-ci peuvent s’ils le souhaitent échanger quelques mots au-delà du clavier de leurs écrans bleutés.
Une ville où l’on prend le temps d’un apéro avec ses amis, d’aller au cinéma avec sa famille, de préparer à manger et de partager un repas avec ses proches un dimanche, d’accompagner le petit dernier à son match de rugby, d’aller voir l’aînée jouer son match de foot.
Une ville où l’on a pris le temps de connaître le prénom de l’ancienne de l’immeuble et du boulanger du quartier.

Une ville où chacun.e perçoit un avenir commun et rayonnant pour tou.te.s, sans distinction aucune.

Reconquérir le temps, c’est ne plus nous laisser piéger par les gadgets de la CAME à l’image de la 5G ou de la seconde rocade promise par le maire actuel et qui ne fera qu’amplifier le trafic autoroutier, lorsque ceux qui utilisent leur voiture au quotidien perdent déjà 6 jours par an dans les bouchons.

Une ville au calme nécessite de changer de modèle sur un certain nombre de sujets : numérique, transports, aménagements des quartiers, gestion du temps dans la ville. C’est une reconnexion aux autres, à celles et ceux qui partagent la ville avec nous, mais aussi aux écosystèmes qui nous entourent. C’est se mettre sur le bon chemin face à l’urgence écologique et climatique et les nécessités d’une réelle vie en commun.